Les banques centrales face à l'inflation : un décryptage des idées reçues
En deux ans, l'indice des prix à la consommation a progressé à un rythme inédit depuis quatre décennies dans les principales économies avancées, dépassant ponctuellement les 9 % en rythme annuel dans la zone euro. Cette poussée a ravivé un débat public nourri d'idées reçues sur le rôle et les pouvoirs réels des banques centrales.
La « planche à billets » ne suffit pas à expliquer la hausse des prix
L'idée selon laquelle la création monétaire massive expliquerait mécaniquement l'inflation reste répandue. Les programmes d'achats d'actifs, dits d'assouplissement quantitatif, ont effectivement accru la taille des bilans des banques centrales. Toutefois, la transmission de cette liquidité aux prix à la consommation n'est ni directe ni automatique.
La période 2015-2019 l'illustre : malgré des achats d'obligations massifs, l'inflation est restée sous les objectifs dans la zone euro et au Japon. La vélocité de la monnaie, c'est-à-dire la vitesse à laquelle elle circule dans l'économie, a fortement ralenti. Les agents économiques ont préféré épargner plutôt que dépenser, neutralisant en partie l'effet de la création monétaire.
La récente flambée des prix provient davantage de chocs d'offre : perturbations des chaînes d'approvisionnement, hausse des coûts de l'énergie, tensions sur certains produits alimentaires. Ces facteurs échappent largement au contrôle direct des autorités monétaires. La demande soutenue par les plans de relance budgétaire a joué un rôle, mais dans un contexte de capacités de production contraintes.
La hausse des taux d'intérêt n'a pas d'effet immédiat sur les prix
Un second malentendu consiste à attendre un effet rapide des hausses de taux directeurs sur l'indice des prix. Le canal de transmission est long et indirect. Lorsqu'une banque centrale relève ses taux, elle renchérit le coût du crédit pour les ménages et les entreprises, ce qui freine la demande de biens et de services. Cet ajustement prend plusieurs trimestres avant de se répercuter sur les prix.
Les économistes estiment généralement ce délai entre douze et dix-huit mois. La Banque centrale européenne a commencé à relever ses taux en juillet 2022 ; les effets les plus visibles sur l'inflation sous-jacente, hors énergie et alimentation, ne se sont manifestés qu'à la fin de l'année 2023. Entre-temps, les prix ont continué d'augmenter, ce qui peut donner l'impression que l'outil monétaire est inefficace. Plus de détails sur Alagl.
Ce délai s'explique aussi par la structure des contrats : nombreux sont les prêts immobiliers à taux fixe, ce qui retarde la transmission de la politique monétaire aux ménages. Aux États-Unis, où le crédit variable est plus répandu, l'effet a été plus rapide qu'en Europe, mais reste étalé sur plusieurs mois.
Les banques centrales ne peuvent pas tout contre l'inflation importée
Une troisième idée reçue attribue aux banques centrales la responsabilité de ramener seules les prix à la cible. Or, une part significative de l'inflation récente provient de facteurs externes, sur lesquels la politique monétaire n'a qu'une prise limitée. La hausse du prix du gaz naturel, des matières premières agricoles ou des composants électroniques importés ne se corrige pas par une hausse des taux.
Les banques centrales peuvent influencer la demande intérieure, mais pas les conditions d'offre mondiales. Elles peuvent toutefois agir sur les anticipations d'inflation : si les ménages et les entreprises s'attendent à une hausse durable des prix, ils intègrent cette perspective dans leurs négociations salariales et leurs décisions de prix, créant un phénomène auto-réalisateur. La crédibilité des banques centrales joue ici un rôle clé.
La marge de manœuvre reste par ailleurs contrainte par les effets de second tour. Si la politique monétaire est trop restrictive, elle risque de provoquer une récession sans pour autant résorber les tensions d'offre. Les arbitrages entre désinflation et maintien de l'activité économique constituent un équilibre délicat, qui varie selon les pays et la structure de leur économie.
Enfin, la coordination avec les politiques budgétaires s'avère déterminante. Des soutiens publics ciblés sur les ménages les plus vulnérables peuvent atténuer le choc sans alimenter la spirale des prix, tandis que des mesures généralisées risquent d'entretenir la demande. Les banques centrales agissent donc dans un cadre plus large que le seul pilotage des taux, dont les effets dépendent de décisions prises ailleurs.